Pour une maman heureuse


Mon nom à moi c’est Aurélien. J’ai douze ans et je suis en quatrième. Dans la société actuelle, je suis considéré comme un cas, c’est-à-dire quelqu’un dont l’inconfort mental fluctue entre le normal et l’anormal sans qu’on sache vraiment en situer la frontière.

J’ai parfois un mal fou à me contrôler. Les adultes, eux, disent que je suis un garçon pénible. Pénible à supporter, pénible à vivre, bref un casse-noisettes de première. Le proviseur, artiste de la langue de bois, a expliqué à mes parents en affichant une moue consternée :

- Vous savez, Aurélien n’est pas un gamin facile…

Mon père est scandalisé par mon effronterie. Il ne comprend pas que j’agresse ma mère en permanence, comme si elle était responsable de tous les maux de la terre. Le problème, c’est qu’ils se disputent très souvent et qu’ils n’arrivent plus à se parler sans s’engueuler. Le responsable de cet embrouillamini, je le reconnais, c’est moi. C’est vrai ce qu’ils disent, je dois être un cas …

Ma mère, elle, devient parfois hystérique tant elle essaie de me fourrer dans une case acceptable. Elle parle à ma place. Elle se perd dans ses propres incriminations, comme si ses conjectures loufoques pouvaient changer quoi que ce soit à mon malaise.

- Aurélien, tu le fais exprès, s’emporte maman, tu m’agresses comme si j’étais une étrangère, tu sur-réagis, tu es en opposition avec tout le monde, rien ne trouve grâce à tes yeux.

Maman n’a pas tort. Je suis insupportable et fier de l’être. Leur monde à eux n’est pas le mien. Je me cantonne dans mes chimères pour échapper à leur autorité. Je vis chez maman car mes parents se sont séparés et mon père a loué un appartement. En classe, c’est pareil. J’ai la chance de comprendre très vite, d’être une sorte de surdoué et les litanies des profs m’agacent. Il m’arrive de ruer dans les brancards et de leur faire comprendre qu’ils m’énervent, ces cons.

Je joue assez bien au tennis, un sport où l’anticipation des coups est essentielle. Je gagne pas mal de matches, peut-être parce que je suis assez grand pour mon âge et que cela favorise les bons services et les smash. Ne croyez pas que je sois un garçon renfermé, c’est le contraire. Je suis un extraverti, j’ose m’affirmer quand les choses ne vont pas dans mon sens, j’exprime mes émotions ou si vous préférez j’ouvre ma gueule, adulte ou pas. Ma colère éclate à intervalles réguliers et dans ces moments-là je ne peux plus me contrôler.

Avec maman, c’est la “cata“. J’ai bien conscience de mon effronterie avec elle, comme si je prenais un malin plaisir à la défier. Je ne l’écoute pas. Je me rends bien compte que mes répliques acerbes lui font mal et qu’elle ne sait plus comment s’en sortir avec moi, mais je ne peux pas m’empêcher de l’asticoter et de lui répondre. Je ne fais jamais ce qu’elle me demande à l’instant où elle me le demande, non pas parce que je n’en ai pas envie mais parce que mes dénégations la rendent folle.

Je ne suis pas bien dans ma peau. Mon corps aussi appelle à l’aide à sa façon. J’ai des douleurs quotidiennes au ventre depuis tout petit. Et depuis quelques mois j’ai mal à tout mon côté gauche. Du cou à l’omoplate, la douleur descend le long de la colonne vertébrale et disparaît à hauteur du bassin. Mon genou gauche craque à chaque mouvement et me fait souffrir à chaque pas. Les spécialistes sont dubitatifs : ils ne comprennent pas l’origine de ces douleurs lancinantes puisque selon leurs examens, tout va bien.

Quand j’étais enfant, de la maternelle à la primaire, j’avais souvent des nausées inexplicables avant d’aller à l’école. Là aussi, les adultes n’ont pas su discerner l’origine de mes maux de cœur. Il a fallu que mes parents recourent aux services d’une kinésiologue pour que je comprenne enfin la raison de mon comportement inadapté. L’erreur pour moi, a été de penser qu’aucun souvenir d’enfant n’est palpable. Et comme on ne peut pas formaliser les éléments de son passé, on préfère évacuer l’examen en disant : J’étais bien trop petit, je ne me souviens de rien à cette époque.

Non, trois fois non. On se souvient de tout. La mémoire est un dictionnaire impitoyable. Elle sait tout. Il suffit de feuilleter le livre et d’y trouver les bons maux. L’histoire de ma naissance intéresse bigrement mon interlocutrice. Elle m’aide à collecter les points d’accroche : que t’a-t-on raconté sur ta naissance ? Quels souvenirs indirects de cet événement familial te reviennent à l’esprit spontanément ? Quelle ritournelle familiale t’a-t-on répétée jusqu’à satiété ? Comment a débuté ta propre histoire ?


Je suis né à Avignon vers trois heures du matin après vingt-trois heures de contractions et d’interminable attente. Je ne suis pas né n’importe quel jour. Je suis né un 21 juin. Premier jour de l’été et fête de la musique. Mes parents auraient dû, comme leurs amis, faire la fête à l’extérieur et célébrer le début des beaux jours et ils ont dû foncer précipitamment à l’hôpital pour célébrer…ma naissance ! Évidemment, je m’inscris dans cette légende enfantine comme un bébé contrariant, celui qui se présente d’emblée comme une entrave au plaisir et au bonheur.

C’est pour perpétuer cette assimilation de ma naissance à un fâcheux contretemps que je m’échine sans doute tous les jours à leur gâcher l’existence par mes résistances, mes oppositions, mes caprices et mon animosité latente. Sous-entendu : puisque vous prétendez que je suis un gêneur-né, eh bien je vais faire en sorte de devenir un gêneur à temps complet…Mais la kinésiologue cherche à me pousser dans mes retranchements, comme si ce premier aveu ne lui suffisait pas :

- Dis-moi Aurélien, ta naissance peut-elle se résumer à cette perception d’une contrariété ?

- Je ne comprends pas votre question…

- C’est simple : une des premières informations que tu m’as donnée concernant l’histoire de ta naissance est celle d’avoir enquiquiné toute ta famille en débarquant un jour de fête où tout le monde aurait pu s’éclater si tu n’avais pas été là, c’est bien ça ?

- Oui, c’est exactement ça !

- Est-ce que tu crois vraiment que cette sensation négative est la seule que ressentent tes parents ce jour-là ?

- Non, quand même pas !

- Alors, d’après-toi, quelle est l’émotion principale qui a étreint le cœur de ta maman ce fameux 21 juin ?

- Je crois qu’au fond elle était contente, c’est un peu par plaisanterie qu’ils ont tous raconté ensuite que j’étais un gêneur.

- Tu crois ?

- Oui, je suis sûr qu’elle était heureuse de m’avoir !

- Tu en es sûr ?

- Oui. Le bonheur qu’elle éprouvait à me tenir dans ses bras était celui de toutes les mamans qui couvrent leur bébé de baisers.

- Est-ce que ce bonheur était plus important que la fête de la musique dans les rues d’Avignon ?

- Bien sûr qu’il était plus important, il était même essentiel.

- Et s’il te fallait résumer aujourd’hui l’histoire de ta naissance que dirais-tu ?

- Je dirais que ma venue au monde a rendu maman très heureuse.

- Et maintenant, au lieu de ressasser dans ta tête que tu es là pour leur compliquer la vie, que pourrais-tu dire ?

- Je pourrais dire pareil. Je pourrais dire que ma présence rend maman heureuse et épanouie.


Ce dialogue a été le premier pas vers ma guérison progressive. Mes douleurs se sont peu à peu estompées. Et si elles réapparaissent, c’est que je m’escrime à contrarier quelqu’un. Lorsque je laisse voguer la galère, lorsque j’évite de shooter dans toutes les pierres sur mon chemin, je me sens très bien. Et la fête de la musique m’apparaît pour ce qu’elle est vraiment : un événement publicitaire sans grand intérêt. Quant au premier jour de l’été, c’est un hasard du calendrier !